Simon Mathurin Lantara. Précurseur de l'Ecole de Barbizon.

à Bruno

Tu viens de nous quitter après une
vie entièrement vouée à la peinture.
Nous avons été amis depuis l'école,
et nos voyages en Espagne, puis
nous sommes restés très proches par
la pensée et le cœur, même lorsque
la vie nous eut éloignés.


Voiliers sur la rivière attribué à Lantara.
Voiliers sur la rivière attribué à Lantara.
Collection personnelle.
J'ai découvert le nom de Simon Mathurin Lantara sur une vieille étiquette, passée inaperçue au dos d'un petit tableau, dans un cadre ancien, acheté en salle des ventes, sur un coup de cœur, sans en connaître l'auteur. Le paysage de voiliers dans une rade est d'une très belle facture et correspond aux tableaux et gravures de Lantara que j'ai pu consulter par la suite. Sans la moindre certitude de l'origine de ce tableau, en l'absence habituelle de signature et en raison du grand nombre de plagiaires, j'ai recherché qui était ce peintre autour duquel s'était construite une légende. Le très beau livre d'Hervé Joubeaux, conservateur du Musée départemental de l'Ecole de Barbizon, tempère l'enthousiasme suggéré par le mythe qui s'était bâti autour de ce personnage à travers de multiples témoignages à la véracité douteuse. Parmi les précurseurs de l'Ecole de Barbizon, Hervé Joubeaux écrit : « Il est chronologiquement le premier mais il est sans doute aussi l'un des plus mystérieux : malgré l'abondante littérature dont il fait l'objet, il reste toujours difficile de cerner aussi bien le détail de son existence, affublée de légendes apocryphes, que celui de son œuvre, encombré d'attributions abusives. » Certains n'avaient pas hésité à le considérer comme le Turner français et même à dresser un parallèle entre la découverte de son talent et celle de Giotto par Vasari, lui attribuant même l'anecdote d'une mouche peinte sur la toile de son maître en son absence, paraissant plus vraie que nature au point de vouloir l'en chasser. On en fit le stéréotype du pauvre pâtre forgeant son talent au contact de la nature, puis celui du peintre de cabaret bohème, ivrogne, paresseux et magouilleur, illustré à travers des pièces de vaudeville qui eurent un certain succès au début du XIXe siècle.
Emile Bellier de la Chavignerie fit, en 1852, un sort aux innombrables légendes qui circulèrent sur l'existence de Lantara, en réalisant une enquête approfondie sur la base de documents d'état civil et de témoignages crédibles. On ne prête qu'aux riches, et si manifestement de nombreux prétendus témoignages ne sont que des légendes, il faut croire que le peintre possédait une personnalité hors du commun qui contribua à créer sa mythologie. Tout en m'efforçant de reprendre les données avérées de sa biographie, je m'inspirerai toutefois de certaines anecdotes pour écrire une version partiellement romancée de la vie rêvée de Simon Mathurin Lantara. Depuis la plus haute antiquité l'Histoire des nations, des religions et des grands hommes est faite de légendes, alors pourquoi en priver Lantara ? Je demande humblement pardon d'ajouter à sa mythologie.

L' ENFANCE DE SIMON MATHURIN LANTARA

Simon Mathurin Lantara naquit le 24 mars 1729 à Oncy-sur-Ecole, petit village de 191 habitants, situé à deux kilomètres de Milly. Plus de douze communes du Gâtinais, dont Montargis, Fontainebleau, Melun, Achères, Chailly-en-Bière, Larchant, Souppes, Arbonne, Pithiviers, Nanteau-sur-Essonne, Malesherbes, revendiquèrent d'avoir vu naître le peintre devenu célèbre. Il fallut le patient travail, pendant dix-sept mois, d'Emile Bellier de la Chavignerie, plus d'un siècle plus tard, pour apporter la preuve formelle du lieu de sa naissance. Il se rendit sur place pour étayer ses informations, accompagné de son fils, Philippe, qui fit un excellent dessin de la maison natale du peintre. Sur la foi d'une information transmise par M. Sougit père, ancien notaire à Milly, l'auteur des Recherches historiques, biographiques et littéraires sur le peintre Lantara, put prendre connaissance de l'acte de naissance du peintre dans le registre des actes de baptêmes, mariages et sépultures de la paroisse d'Oncy. L'acte copié sur le registre de l'année 1729 mentionnait que « Ce vingt-quatre mars mil sept cent vingt-neuf, a été présenté à l'Eglise de la Paroisse d'Oncy, un garçon, né du matin, fils de Françoise Malvilain, sa mère, fille non mariée de Martin Malvilain, que je soussigné Prieur curé d'Oncy ay reçu à l'Eglise sous le nom de Simon Maturin, que lui a imposé Mathurin Quineau Me charron d'Oncy, parrain ; la marraine delle Louise Lespinette. Ledit enfant a été ondoyé par Jeanne Giboury veuve de Michel Marie, manouvrier qui nous déclare l'avoir ondoyé dans le cas de nécessité, ayant de nostre part fait et suppléé aux cérémonies et onctions prescrites en pareil cas, le parrain ayant déclaré ne savoir signer.
Signé au registre
                                Louise Lespinette, Boucher, Prieur curé.
»

L'accouchement avait été particulièrement difficile car la mère fut très éprouvée et l'enfant dut être ondoyé car sa survie, comme c'était souvent le cas des nouveau-nés à l'époque, était incertaine. Le père désigné se garda bien de paraître, mais l'enfant fut déclaré sous son nom, à l'initiative des membres de la famille et de son parrain, Mathurin Quineau. Sa mère resta très affaiblie et mit plusieurs jours à se remettre de l'accouchement.

Son grand-père maternel, Martin Malvilain, intenta un procès en reconnaissance de paternité à Simon-Mathurin Lantara, un vigneron, portant les mêmes prénoms que son père, tisserand, qu'il accusait d'avoir séduit et engrossé sa fille Françoise. La procédure soutenue devant le bailli de Milly fut considérable. Bellier de la Chavignerie retrouva aux archives du tribunal d'Etampes, dans un flot de poussière, dix dossiers concernant cette affaire. La première pièce du dossier fut une déclaration faite dès le lendemain de la naissance de l'enfant, le 25 mars 1729, à Michel Lebeau, le plus ancien des procureurs du Baillage de Milly. Il reçut, au nom du Bailly de Milly, la plainte déposée par Martin Malvilain, « se portant fort de sa fille Françoise. Celle-ci avait accouché la veille d'un garçon, nommé Simon Mathurin, dont le père, appelé Simon Lantara, vigneron à Oncy, venait de fuir la paroisse pour se soustraire à la reconnaissance de cet enfant de ses œuvres. » Invité à se rendre à Oncy pour constater l'état de cet accouchement, M. Lebeau s'y rendit immédiatement près de l'accouchée qu'il trouva dans un état de faiblesse tel qu'il n'a pu recevoir d'elle la déclaration qu'il venait exprès chercher. Le même jour, il établit donc « une ordonnance sur requête, autorisant Françoise Malvilain à prouver que l'enfant dont elle était accouchée était le résultat des fréquentations qu'elle avait eues avec Simon Lantara , et d'assigner ce dernier à cet effet. »

L'ordonnance sur requête, du 29 mars 1729, stipule que « nonobstant l'absence de Lantara, les témoins présentés par la fille Malvilain seront entendus. » La quatrième pièce du dossier est constituée par le procès-verbal d'information dressé, le 30 mars 1729, par M. Lebeau, qui note que « Louis Aussière du Coudreau, François Ganivet d'Oncy, Marie Rivet, femme Favier, Jacques Favier le jeune, Geneviève Lantara, veuve Blaise Rivet ont été individuellement et séparément entendus sur les faits des liaisons intimes qui ont existé entre ledit Lantara et ladite Malvilain. » Bellier de la Chavignerie estima préférable de ne pas relater les détails de ces étranges dépositions. Le 2 avril, une ordonnance autorisait d'assigner Lantara, pour s'entendre à être condamné à la prise de corps, dont l'exécution fut ordonnée le 20 avril. Le 17 mai, le baillage civil et criminel de Milly, constate le défaut contre Lantara. Le 30 mai, « ladite Malvilain dépose une requête par laquelle elle demande l'autorisation de continuer à élever, nourrir, entretenir son enfant, et à lui faire donner une profession en âge, le tout aux frais et dépens dudit Lantara. »

« Le 3 juin 1729, le bailly, par une sentence, condamne par corps Lantara défaillant à payer à ladite Malvilain, par forme de dommages et intérêts, la somme de 150 livres, outre et par dessus les 50 livres de provision qui lui ont été adjugés par la sentence du 2 avril. » Lantara ne s'exécutant pas, « en conséquence, le 25 juillet 1729, la fille Malvilain, par le ministère de l'huissier Havard, fit procéder à la saisie réelle des biens que Lantara avait recueillis dans les successions de ses père et mère ( partage Me Paulmier à Ury, canton de la Chapelle-la-Reine), le 26 mars 1727

Trois ans plus tard, Lantara, peut-être saisi d'un remord tardif, mais surtout effrayé des conséquences des poursuites dont il faisait l'objet, trouva qu'il serait plus avantageux et économique d'épouser la mère de son enfant. L'acte d'état civil du mariage de Lantara avec la fille Malvilain fut dressé par Me Guittard à Milly, le 15 février 1732. L'adjudication des biens, qui avaient été saisis à la naissance de l'enfant, avait été faite au nom de Malvilain père. La rétrocession de ces mêmes biens fut actée dans l'acte de mariage. Dans cet acte apparaît le nom du père du marié, Mathurin Lantara et de son épouse Marguerite Perroches. Tous deux étaient décédés, comme en atteste le registre de l'état civil d'Oncy. Son père était tisserand. Il semble avoir été marié trois fois, mais que Simon-Mathurin, le père de notre peintre, n'ait été que l'unique enfant de l'une de ces trois unions. Ses ancêtres apparaissaient déjà dans les actes de la paroisse d'Oncy au siècle précédent, orthographiés Lantarat.

Le mariage religieux eut lieu le 25 février 1732 dans la paroisse de Saint-Martin d'Oncy par le curé Prieur, après deux jours de fiançailles et la publication des bancs. Le consentement des époux fut recueilli en présence du père de la mariée, Martin Malvilain, laboureur, et de sa femme, Marie Meneux, habitants de la paroisse. Les paroles sacramentelles du mariage furent prononcées après que Simon Mathurin Lantara « eu reconnu pour son légitime enfant, le garçon né le vingt mars mil sept cent vingt-neuf, de ladite Françoise Malvilain, baptisé et au dit acte nommé Simon Mathurin. » Un complément, signé Boucher, fut inscrit en marge de l'acte de naissance indiquant que l'enfant fut reconnu par Simon Mathurin Lantara son père, lors de ses noces avec ladite Françoise Malvilain, le 25 février 1732. Sur l'acte de mariage figurent les noms des représentants des deux familles, qui déclarèrent cependant ne pas savoir signer, ainsi que les paraphes de Champion, Martin Rivet, Lecomte et Boucher.

Simon Mathurin vécut ses premières années d'enfance dans sa maison natale, appartenant à la famille Malvilain, dont Bellier de la Chavignerie put identifier l'emplacement, grâce à un acte notarié de 1760, et en reproduire dans son ouvrage une lithographie, à partir d'un dessin de son fils Philippe. La chaumière est située au carrefour, sur la route qui conduit de Milly à Malesherbes, en face des bâtiments et du clos de l'ancien prieuré d'Oncy. Cette maison existe toujours bien que considérablement transformée, une partie ayant été abattue par les ponts et chaussées pour élargir la route départementale numéro 30. Simon Mathurin l'avait reçue en héritage lors du décès de sa mère le 13 juin 1737. Il n'avait que huit ans. Ce n'est que plusieurs années plus tard qu'il la fit vendre par son père, à un sieur Jacques Meneux, cultivateur à Oncy. Dans l'acte notarié du 2 décembre 1760, comportant une description précise de la maison, il est indiqué que la vente se faisait sur la base d'une rente foncière et perpétuelle de 11 livres. Cette somme assurait au peintre, alors âgé de trente et un ans, toujours aussi impécunieux, un viatique régulier et évitait qu'il ne dépense l'argent d'un seul coup. En I852, Bellier de la Chavignerie rencontra lors de son voyage à Oncy, Jacques Meneux, le troisième du nom, qui lui raconta : « Mon père accompagnait quelques fois dans son enfance mon grand-père quand il allait à Paris, payer la rente à Lantara fils ; ils trouvaient ordinairement cet homme qui peinturait si bien avec sa pupu (houpe). »
Portrait de Simon-Mathurin Lantara
par Claude Joseph Vernet. Domaine public
Simon Mathurin se trouva livré à lui-même lors du décès de sa mère. Il ne reçut pour tout enseignement que les leçons du magister du village qui suffit cependant à ce qu'il sache écrire. Monsieur Pierre Gillet, ancien avocat au Parlement, bailly, juge civil, criminel et de police du baillage de Milly et échevin de la ville de Paris, propriétaire du château de la Renommière, prit l'enfant à son service pour garder les bestiaux. La terre de la Renommière était un petit fief, dépendant de la commune de Noisy, qui jouxte celle d'Oncy. Bellier de la Chavignerie écrivit au petit fils de Gilet de la Renommière, pour demander des renseignements sur Lantara. Il lui confirma, ainsi que sa sœur, Madame Desmanod, que l'enfant avait été au service de son grand-père comme vacher. La surveillance du bétail lui imposait de passer l'essentiel de son temps dans les prés. Il gravait dans sa mémoire des paysages d'arbres, de forêts, de bords de rivière qui l'inspireront toute son existence. Il aimait particulièrement les changements de lumière et de couleur tout au long de la journée avec une prédilection pour le soleil couchant et la clarté lunaire. Il était seul avec ses bêtes et son esprit était disponible pour le spectacle de la nature.  La campagne autour de la Renommière était ravissante et lui communiqua l'amour de la nature. Son isolement explique sans doute pourquoi ses dessins et ses tableaux étaient le plus souvent vides de personnages. Il avait dit-on une aversion pour les figures et lorsqu'il y en eut, Charles Blanc affirma qu'elles furent ajoutées par des peintres de ses amis, citant Taunay, Demarne, Barre et surtout Joseph Vernet, afin d'animer ses tableaux. A peine sorti de l'enfance, il dessinait des traits ou des figures, soit sur les murs, soit sur les rochers qui abondent dans le pays. Il avait appris seul avec des moyens rudimentaires avec des bouts de charbon de bois, provenant de branches calcinées, pour dessiner, et des couleurs naturelles, des feuilles vertes, des brins de mousse. Il faisait preuve d'un talent qui ne demandait qu'à être développé. Pierre Gillet chercha à lui être utile, et son fils Gillet de Laumont, grand admirateur des arts et des talents, fut séduit par toutes les esquisses originales dispersées alentour sur des murs et des rochers. Lantara offrit en reconnaissance deux tableaux à Pierre Gillet. Ils représentaient, l'un un lever, l'autre un coucher de soleil. Ils sont en Angleterre, sans que l'on sache ce qu'ils sont devenus.
Son inspiration se nourrissait du spectacle de la nature avec ses paysages magnifiques dans cette région. Les sites alternent des rochers de grés aux formes bizarres et antédiluviennes, des plantations de sapins, quelques peupliers s'élançant de terre ça et là. La petite rivière d'Ecole coule à travers de vertes prairies dans le calme et la solitude, rompue seulement par le chant des oiseaux. Il dessinait à longueur de journée, en gardant ses vaches, et s'extasiait du spectacle de la nature, du changement des couleurs au fil des heures et des saisons, tant sous l'ardeur du soleil que de la clarté lunaire. Plus qu'un sauvageon qu'aurait été un gardien de bestiaux, Simon-Mathurin était un rêveur, passant son temps à admirer les arbres et les paysages dont il reproduisait les esquisses sur tous les supports qu'il rencontrait. Cette vie insouciante se prolongea jusqu'après ses quatorze ans. A cette époque, son père se remaria le 28 janvier 1743 en l'Eglise de Notre-Dame-de-Tousson, avec Françoise Leroy, veuve sans enfant de Louis Goué de Tousson. Le petit vacher signait l'acte religieux de cette cérémonie qui fut dressé par le prieur Canet, curé d'Oncy, remplaçant le curé de Tousson. A cet âge, « malgré son existence vagabonde, son éducation si négligée, Lantara savait écrire ».

Peu après ce mariage, M. Gilet de Laumont vint visiter son père au château de la Renommière. Grand amateur d'art, il fut séduit par les dispositions artistiques du jeune pâtre d'Oncy et son talent si précoce. M. de Laumont emmena donc avec lui à Paris le vacher de son père. Il le plaça d'abord pour sa formation chez un peintre de Versailles dont le nom est resté inconnu. Il fit de rapides progrès.

LES DEBUTS A PARIS

Lantara quitta ce premier maître pour entrer au service personnel d'un autre peintre à Paris. Il accomplissait des fonctions de domestique qui lui assuraient le vivre et le couvert, mais de plus son maître lui paya ses gages en leçons de peinture. A son contact, il apprit les techniques picturales tout en gardant la fraîcheur de son inspiration auprès de la nature. Paris n'était qu'à quelques lieux d'Oncy. Il y retournait chaque fois que son travail de domestique le lui permettait. Ce travail de valet ne le passionnait pas. Il passait son temps à rêver et à dessiner. Même Bellier de la Chavignerie cède parfois à la tentation de l'anecdote improbable. Il rapporte en citant ses sources, le docteur Hamouy de Pithiviers qui la tenait de son père, ancien notaire à Malesherbes, contemporain et ami de Lantara, que celui-ci étant entré dans l'atelier de son maître absent, il peignit une mouche sur le tableau que le peintre souhaitait cacher. Cette mouche très réaliste, mit le maître en fureur, qui voulut la chasser du tableau, sans pouvoir y parvenir, avant de s'apercevoir de la supercherie. Lantara s'étant avoué coupable, craignit d'être réprimandé, mais son maître fit preuve de mansuétude. Il n'est pas dit ce que devint la mouche, mais cette historiette ressemble trait pour trait à une anecdote de la formation de Giotto. Cette facétie semble se colporter à travers les siècles pour attester de l'habileté d'un jeune élève très doué. Dès qu'il eut appris les bases de son art, il décida de reprendre sa liberté et il quitta l'atelier.

Il vint se loger dans une pauvre mansarde de la rue Saint-Denis, d'où il pouvait à peine entrevoir le ciel. Il y vécut dans la plus grande misère, sans autre argent que la rente de onze livres, provenant de la vente de la maison familiale, pour payer son loyer, pour se nourrir, pour acheter les fournitures nécessaires à ses dessins et sa peinture. Selon Arsène Houssaye, il y serait tombé amoureux d'une fruitière, Jacqueline, jeune picarde vivant dans la même maison, qui fut pour lui « une sœur en même temps qu'une maîtresse ». Elle exerçait un grand ascendant sur lui, essayant de le retenir d'aller au cabaret ou l'aidant à monter l'escalier lorsqu'il en revenait ivre. Elle veillait sur lui avec beaucoup d'affection et s'efforçait de l'éloigner du cabaret. Bellier de la Chavignerie reprenant la fiction de Jacqueline, assure qu'elle « aurait réussi à fermer pour toujours à son amant la porte du cabaret si elle eut vécu plus longtemps ; elle exerçait un si grand ascendant sur ce caractère d'enfant qui avait besoin d'un guide ». A sa mort prématurée, il aurait sombré dans le chagrin, la misère et l'ivrognerie.

Il lui fallut vivre d'expédients, comme de nombreux artistes avant et après lui, qui firent l'expérience de la vie de bohème, troquant des tableaux ou des dessins à des gargotiers pour manger et pour boire. Il était généreux avec ses amis, les invitant à boire dès qu'il avait quelques sous. Il devra changer de logement à de nombreuses reprises, probablement parce qu'il était incapable de payer régulièrement ses loyers. On retrouve trace de son passage dans des actes notariés, entre 1756 et 1778, à la barrière du Temple, rue de la Vieille-Draperie, rue de la Monnaie, rue de Beauvais et rue des Déchargeurs. Alors qu'il habitait rue du Chantre, son propriétaire « le faisait travailler en lui promettant un bon dîner, une poularde et des petits pâtés », tandis que « le limonadier Dalbot, placé près du Louvre, obtint une belle suite de ses dessins contre les bavaroises et le café à la crème qu'il lui servait à ses déjeuners ». Il n'est pas jusqu'au supérieur de l'Hôpital de la Charité, où il fut soigné du 9 janvier au 11 février 1778, qui lui « échangea des dessins qu'il faisait sur des cartes contre des morceaux de sucre, des confitures et autre friandises ». Dès qu'il fut rétabli, il retourna au cabaret, où pendant qu'on lui préparait un repas il faisait un dessin en moins d'un quart d'heure que des amateurs éclairés payaient d'avance.

Des amateurs d'art, mécènes de nombreux artistes, comme le comte de Caylus, lui proposèrent de lui venir en aide et le lui permettre « de travailler dans des conditions plus convenables », mais Lantara qui ne supportait ni l'aisance ni les contraintes qui l'accompagnaient « redemanda bientôt son grenier et son cabaret ». De même, une dame de la haute société lui proposa de l'héberger et de l'aider à vendre ses œuvres mais il refusa ne pouvant se résoudre à sacrifier son indépendance. D'autres riches amateurs d'art, comme le financier Lalive de July, lui auraient également proposé leur protection que Lantara aurait aussi refusé, préférant son indépendance et sa vie de bohème. On a souvent rapporté qu'il répugnait à faire figurer des personnages dans ses tableaux. Hervé Joubeaux raconte cette anecdote : « L'amateur auquel il présenta son tableau, après l'avoir terminé complètement, émerveillé de la vérité du site, de la fraîcheur du coloris et de la simplicité de la touche, n'y voyant pas de figures lui dit : Monsieur Lantara vous avez oublié les figures dans votre tableau. Monsieur répondit naïvement le peintre, elles sont à la messe. Eh bien, reprit l'amateur, je prendrais votre tableau quand elles en sortiront ». Charles Blanc suggère que « cette maladresse de Lantara pour les figures lui fit emprunter souvent le pinceau de complaisants camarades » au nombre desquels aurait figuré notamment Joseph Vernet. Certains de ses confrères n'hésitaient pas à exploiter ses talents et Bachaumont dans ses Mémoires secrets écrivit : « L'indigence le forçait à travailler à peu de frais pour exister, et des maîtres impérieux trafiquoient de ses ouvrages et se les attribuoient, et non content d'en ravir le lucre s'en faisaient une réputation ».

La réputation de Lantara fut popularisée bien après sa mort, par les chants et chansons populaires de la France et un vaudeville en 1809 où l'on fait chanter à Lantara un air sur l'éloge du vin, tandis qu'une gravure qui accompagne le texte montre le peintre complètement saoul, endormi devant son chevalet. Malgré certaines opinions divergentes, la plupart des commentateurs en faisaient la caricature d'un ivrogne, fainéant, vivant dans le plus ignoble désordre. Charles Blanc au milieu du XIXe siècle reprend cette réputation de pauvre, paresseux, ivrogne, qui en fait le type des peintres du cabaret, tout en concédant qu'il a toujours gardé en lui l'inaltérable amour de la nature, la générosité et le sentiment de l'art. Bellier de la Chavignerie tentera de réhabiliter le personnage de Lantara substituant au qualificatif d'ivrogne celui de gourmand, de même que Lenoir et de La Renommière estimant sans fondement, fantaisistes, voire incohérents les nombreux récits de la vie du peintre, entretenus à partir du fameux vaudeville. Lenoir écrivit : « On lui a reproché son ivrognerie : le fait est faux ; il aimait mieux une bavaroise au chocolat ou du lait qu'une bouteille de vin. Ne pouvant vaincre son inexprimable paresse, des amateurs l'attiraient chez eux par l'appât d'un pâté et d'un déjeuner d'huîtres ».
Les multiples anecdotes rapportées sur Lantara sont d'une véracité douteuse quant elles ne sont pas de façon avérée complètement fausses. Certains affabulent autour de l'histoire du jeune pâtre autodidacte. Même l'analyse de ses dessins et de ses tableaux ne permet pas de situer tel ou tel site de la forêt de Fontainebleau qui ressemblent davantage à des réminiscences plutôt qu'à des réalisations sur le motif. Que dire alors des représentations de sites en France, à Rouen, Blois ou Béziers, et à plus forte raison à l'étranger, comme Trieste, alors qu'il n'est fait nulle part mention de voyages qui cadrent mal avec ce que l'on sait de ses moyens et devine de sa personnalité. Une étude plus récente de Chantal Georgel, en 2007, des « Petits paysages dessinés par Lantara, gravés à l'eau-forte par Bocquet fils en 1771 » lui font évoquer avec circonspection la forêt de Fontainebleau avec ses paysages d'arbres, de villages, de rivières et de ponts rustiques, d'églises et de châteaux plus ou moins en ruines. Le « Paysage rocheux et orageux » du musée du Louvre, avec ses gros blocs de pierre disséminés au premier plan, évoque davantage l'univers bellifontain mais la petite église perchée au second plan en fait douter. 
Paysage rocheux et orageux
Photo © RMN-Grand Palais / Jean-Gilles Berizzi
Musée du Louvre
Paysage au clair de lune
© RMN-Grand Palais (Musée du Louvre) / René-Gabriel Ojéda

LES ŒUVRES DE LANTARA

Vouloir colliger la totalité des œuvres de Lantara avec certitude s'avère une gageure, tant on sait leur dissémination par générosité ou par besoin. La seule attribution possible de nombre de ses œuvres, non signées, non répertoriées, est une ambiance faite de lumière et de douceur qui lui est caractéristique. Il avait une prédilection pour les levers et couchers de soleil, ainsi que pour les paysages au clair de lune. Cette inspiration romantique avant la lettre évoque une description de Schiller dans La mort de Wallenstein : « Le ciel est orageux et troublé, le vent agite l'étendard placé sur la tour ; les nuages passent rapidement sur le croissant de la lune qui jette à travers la nuit une lumière vacillante et incertaine ». L'observation de la nature, à la base de sa vocation et de sa formation autodidacte, restera primordiale dans toute son œuvre. Il est peu vraisemblable qu'il ait réalisé ses tableaux dans la nature, directement face au paysage, mais il dessinait probablement des esquisses et s'imprégnait de la vision pour la restituer sur la toile en y ajoutant de multiples fantaisies. « On le voyait souvent les yeux fixés sur un sombre orage, ou sur un brillant crépuscule, se pénétrer des jeux bizarres de la nature ». Cependant certains l'imaginait peignant un coucher de soleil dans le bois de Satory, ou au bord d'une rivière, accréditant son influence sur la naissance de l'Ecole de Barbizon. Ses vues de Paris, au caractère topographique plus discernable, l'ont sans doute conduit à travailler sur le motif. Une anecdote semblerait accréditer cette opinion : « Quelque temps après Lantara fut à Montmartre se promener ; tout à coup, il regarde le ciel : qu'il est beau ! dit-il ; jamais je n'en ai trouvé de plus propre à peindre ; allons ces nuages sont si bien placés que si je puis les rendre dans mon tableau, je ferai un chef d'œuvre…Soudain il revient chez lui, près du Louvre, prendre ses pinceaux et ses cartons ; mais quand il fut revenu à Montmartre, il trouva les nuages dispersés et le ciel tout à fait changé ».
Il est vraisemblable que son amour de la nature l'ait conduit à de nombreuses reprises dans sa région natale. Il y a probablement fréquenté le massif des Trois Pignons et la forêt de Fontainebleau. Une mention manuscrite de Lantara figure au bas du dessin du peintre debout devant sa table d'après nature par Vateau, en tête de l'édition originale de 1852 du livre d'Emile Bellier de la Chavignerie. On peut y lire dans une orthographe approximative « a Milly ce 3 aoux Mills sp cent soixente Et treize Lantara » témoignant de sa présence en forêt de Fontainebleau ce jour précis. Un emplacement de la forêt est connu sous l'appellation du Dormoir de Lantara sans qu'un lien puisse être établi avec le peintre. De nombreux dessins de sous-bois, d'arbres, comme une magnifique étude de saule, ainsi que de paysages rocheux attestent de l'inspiration du peintre bien qu'il soit rarement possible d'identifier un site particulier. Contrairement aux peintures rarement signées, les gravures le sont parfois, certaines comme la Vue de la forêt de Fontainebleau dédiée à Monsieur Jacob Molinier. Il n'accéda jamais à l'Académie royale de peinture, ni à l'Académie de Saint Luc, ni aux différents salons qui étaient réservés aux membres de l'institution, tout au plus aurait-il participé à l'Exposition de la jeunesse en 1771, qui se tenait en plein air une demi-journée par an. Bélier de la Chavignerie tenta bien en 1852 d'établir un « Catalogue des ouvrages de Lantara », s'inspirant de « l'Histoire des peintres » de Charles Blanc, se basant davantage sur des compilations antérieures que sur des données indiscutables. Des indications figurent dans le dictionnaire de Bénézit mais il fallut attendre 1995, avec les recherches de la thèse de Juliette Barjon, pour établir un repérage des principales œuvres attribuées à Lantara. 
Un fleuve entre un village et une forêt. Pierre noire rehaussée de blanc sur papier.
© Besançon, Musée des Beaux-Arts et d'Archéologie, Photographie Pierre Guénat.
Son inventaire se limite à cinquante-huit peintures et soixante-seize dessins répartis en œuvres certaines ou douteuses sur une analyse du style avec des arguments qui restent discutables. De nombreuses œuvres « attribuées » circulent aussi bien dans les collections publiques que dans le commerce de l'art, sans pouvoir être identifiées par une signature ou un historique indiscutable. Il n'y a pas de catalogue raisonné de son œuvre, que dans sa bohème il n'a jamais tenté d'établir, mais on relève la présence de certains de ses dessins et ses peintures, dans des expositions, des musées, au département des estampes de la Bibliothèque Nationale de France ou des collections de particuliers. Le rassemblement le plus important de ses œuvres fut la rétrospective organisée en 2007 au Musée d'Orsay dont le catalogue, présenté par Chantal Georgel, retrace les différents aspects de son talent. Une autre exposition importante, Simon Mathurin Lantara : un paysagiste et sa légende, se tint du 14 avril au 18 juillet 2011 au Musée départemental de l'Ecole de Barbizon dont Hervé Joubeaux, auteur du livre éponyme, était le conservateur.
L'appréciation artistique de l'œuvre de Lantara par Simon Horsin Déon en résume bien les qualités et la singularité : Copiste fidèle de la nature, il est sans manière. Ses arbres sont touchés avec légèreté et naïveté. Il est avare d'empâtement, il n'en existe dans ses œuvres que sur les premiers plans, mais peu sentis. Quand il peint la marine, ses eaux sont très transparentes, et ont le flou de la peinture flamande… Mais surtout ce qui fait distinguer ses tableaux, c'est la finesse de tons que l'on remarque, le vaporeux de leurs fonds, ainsi que leur douce harmonie. Pour certains d'entre eux, on pourrait imaginer qu'ils servent d'arrière-plan à des vierges de la Renaissance, en une espèce de sfumato après l'heure. On n'y rencontre jamais de portraits en premier plan et les petits personnages perdus dans le décor rappellent la pensée philosophique et la technique des peintres et calligraphes chinois. Il est totalement exagéré de vouloir comparer Lantara à Turner dont la peinture atteint des sommets et revêt une abstraction très moderne. L'esprit de Dieu planant sur les eaux du musée de Grenoble, qui a peut-être fait évoquer cette comparaison, est un tableau assez mystérieux et semble difficile à attribuer à Lantara, tant il diffère du reste de son oeuvre. Plus que Turner, Lantara se situe dans une filiation entre Jacob van Ruisdael, un siècle avant lui, et Jean-Baptiste Corot, au siècle suivant. On peut en faire un précurseur des paysagistes romantiques et même des impressionnistes, mais c'est essentiellement à la tradition du paysage français classique du XVIIe siècle que se rattache Lantara. « Personne n'a mieux exprimé les différentes heures du jour ; il excellait dans la perspective aérienne : la vapeur de ses paysages approche beaucoup celle de Claude Lorrain ; ses matinées respirent une fraîcheur ravissante. On a de lui des soleils levants et couchants, dignes de piquer la curiosité des amateurs ; ses clairs de lune sont d'un argentin où l'on ne peut s'empêcher de reconnaître une vérité unique ».
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La pêche au clair de lune.
© Dijon, musée Magnin.
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Paysage au soleil couchant
© Narbonne, musée d'Art et d'Histoire
Il a fallu la légende de son enfance pastorale, et les sujets de prédilection de ses gravures et de ses tableaux, pour en faire un précurseur de l'Ecole de Barbizon, sans que l'on ait la preuve qu'il ait peint sur le motif dans la campagne et la forêt de Fontainebleau. En fait, Lantara est un artiste à part, qui a voulu préserver son indépendance dans sa vie comme dans sa peinture. Même s'il a conseillé quelques jeunes peintres, comme Charles-François Nivard et Jean-Joseph Schmidt, il n'a pas eu d'élèves qui se soient revendiqués de son enseignement et de leur filiation. La dernière année de sa vie, il aurait conseillé Louis Lafitte, le fils d'un perruquier qui l'hébergeait, chez lequel il avait décelé un don pour le dessin. Il y aurait aussi un certain Lebel qu'Edmond Zeiger considère comme « un disciple si appliqué qu'il devient le pasticheur-imitateur de son maître », rendant d'autant plus difficile l'attribution à Lantara de certains tableaux.

Le peintre bohème est mort le 22 décembre 1778 à l'Hôpital de la Charité de Paris, où il avait séjourné quelques semaines au début de cette même année, et aurait été admis le jour même. Une anecdote, pleine d'humour, concernant sa mort fut rapportée par Lenoir et reprise par Arsène Houssaye et Bélier de la Chavignerie. Le peintre aurait répondu au confesseur qui venait lui administrer les derniers sacrements et l'encourageait en lui promettant qu'il allait voir Dieu face à face : « Quoi, mon père, toujours de face et jamais de profil ? ».

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